Au pays de Daesh… Je suis Garissa

Il  est 5 heures du matin. Et déjà, les appels des muezzins inondent la ville. L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. J’enfile ma burqa. Je ne suis pas de religion musulmane. Mais il faut bien le faire pour pouvoir survivre. On n’entendra plus les cloches : celles de la sainte cathédrale. Il fut un temps, elles résonnaient avec force, une volée de cloches. L’avais-je déjà entendu ce son ? Je ne pense pas. Mais mes grands-parents le racontent si bien. Il fut un temps, on pouvait vivre sans contrainte de religion. Aujourd’hui, l’on feint une croyance. L’on mime des gestes auxquels on ne croit pas.  Les gens de Daesh, ils pensent qu’ils ont vaincu. Ils se pavanent, chacun exhibe sa barbe et son sourire en coin, avec surtout la satisfaction d’un travail accompli. Ils pensent nous avoir convertis, nous avoir annexés. Mais notre cœur pense le contraire. Les apparences… Certains musulmans ne sont pas d’accord…

Ce n’est pas l’islam…

« Tout ce qui est dit dans cette version du Coran n’a rien à voir avec le prophète Mohamed. », s’écrit l’imam.

Il est sur la place publique. Comme des milliers d’autres, il sera exécuté comme tous les vendredis. Régime de terreur, les résistants se font de plus en plus nombreux. Nous chrétiens, nous les « musulmans » nous n’osons pas trop nous manifester. Mais les imams, ils ne lâchent rien. Je ne m’arrête pas. Je dois suivre mon enseignement de prédicatrice. Je me hâte vers l’université islamique.

L’université…

Ce sont des milliers d’étudiantes sur le campus. Elle reste la seule voie pour s’en sortir. Nous les femmes, on n’a plus aucun droit. Alors devenir prédicatrice nous permet d’exister socialement. Internet a foutu le camp, les téléphones portables sont surveillés. On se débrouille comme on peut.

Soudain, j’attends le bruit d’une détonation. L’université est attaquée. Là, débarquent des combattants de Jésus, une centaine environ… Je n’en avais jamais vu un en vrai. Ils encerclent l’université. Chapelet en guise de collier, ils sont parés en toges de prêtres. Je suis saisie de courage. Pourtant ils ont des chars, portent des kalachnikovs, des grenades et crient à tue-tête : au nom de Jésus… Le temps d’une seconde, ils tirent en l’air et demandent à tous de se déshabiller. Ils nous scindent en groupes : les musulmans à droite, les chrétiens à gauche, les mélangés au milieu. Aux musulmans et aux mélangés, ils demandent d’appeler leurs familles et leur dire que c’est la dernière fois qu’ils leur parleront. Ils seront exécutés.

A chaque appel fini, une balle est mise au milieu des deux yeux. Je suis pétrifiée. Je suis paralysée. Je suis en colère. Ils n’ont aucun droit de faire ça. La rage monte. C’est horrible. C’est le messie qui vous punit, scande un homme… Il justifie leur barbarie. Ils ont exécuté 148 étudiants, puis se sont tués. Pas moins de 16 heures d’interminable barbarie, 16 heures d’interminable incompréhension, de rage, de brutalité insensée. Mon esprit divague. Nous sommes dans un univers parallèle. Heureusement, malheureusement, c’est le régime Daesh qui régnait.

Et si… Et si… Je suis Garissa. Je suis Kényanne.

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Danielle Ibohn
Je suis hypothétiquement barrée... Je dis bien hypothétiquement. Community Manager en herbe, se prenant rarement au sérieux.